Coïncidence ? ...
plus de cent-cinquante année entre deux peintures...



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Michel DUPRÉ, C'est le Bordel, novembre 1990, acrylique sur toile, 120 x 120 cm
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Eugène DELACROIX, Femmes d'Alger dans leur appartement, 1834, huile sur toile, 180 x 229 cm
Depuis longtemps, de manière systématique ou occasionnelle, des artistes puisent dans l'histoire de l'art des références directes, plus ou moins évidentes. Marques d'hommage ou mise en dérision de ce qui fait source, voire modèle, l'emprunt participe parfois à produire des œuvres singulières. Même simplement suggérée dans l'espace de l'œuvre qui l'appelle et la porte, l'allusion que certains nomment "citation" se fait occasionnellement fragment. Discrète, elle "se tient" alors à la place qui lui est offerte, mais pour qui sait l'identifier et la lire, elle prend tout son poids, devient active et, sans bavardage, se met en dialogue avec le contenu (parfois critique) de l'œuvre qui l'invite.

La référence, aussi, parfois s'impose, hors de la conscience de l'auteur et se montre manifeste.

Un intérieur cossu, confortable, paré de tapis. Au premier plan, sur la largeur de la représentation, quatre personnages : trois jeunes femmes à la peau claire, la chevelure relevée, en chemise, assises, tranquilles. L'une d'elle, à gauche, lit le journal à l'écart des deux autres, complices lascives et dont les jambes, les bras s'entremêlent. Une autre, debout, plus âgée, plus sombre, semble à leur service et paraît sur le point de sortir de la pièce, à droite de la scène. Devant la femme au journal, la présence d'un chat propose un emprunt direct et littéral à Manet (Le Déjeuner dans l'atelier, 1869). Au fond, une porte entre-ouverte sur un vide obscur ménage l'espace pour l'inscription : "fonds secrets". A côté de l'ouverture, un miroir reflète un profil, références dans la référence ?

Décembre 2013. Séance de prise de vues pour la réalisation du catalogue de l'œuvre de Michel DUPRÉ. Une peinture sur toile de 1990, C'est le Bordel (120 x 120 cm). L'artiste, présent, revendique surtout la référence à Manet, centrale et cependant discrète avec, aux pieds de ces dames, l'arrogance indécente du chat noir, occupé à une intime toilette, (parfaitement indifférent au spectateur et à la scène à laquelle il appartient). Le peintre s'étonne de ce que la re-découverte de cette peinture oubliée provoque : la référence éclate, Delacroix ! La composition des Femmes d'Alger dans leur appartement (1834, huile sur toile, 180 x 229 cm), apparaît clairement. Négation, refus, explications des circonstances de réalisation de la toile, l'auteur affirme avoir travaillé en 1990, à partir d'un document N/B, sans relation aucune à Delacroix et "ses" Femmes d'Alger, œuvre néanmoins exemplaire de développements chromatiques manifestes dans l'histoire de la peinture, absents de son tableau retrouvé… Pas davantage, l'allusion à Poussin et son Autoportrait (1650, huile sur toile, 98 x 74 cm), malgré le profil féminin qui figure en réflexion dans un angle du miroir de C'est le Bordel.
Alors ?
Quel rôle ce Delacroix sous-jacent ? Orient-Occident ? Bordel et Harem ? Condition et statut des femmes ? Dans la peinture ? Dans l'histoire ?
Que "représente" ici ce profil qui se dérobe ?
Et que vient faire là ce chat noir qui se lave ? Veut-il déplacer la référence initiale ? La compléter ?
Y aurait-il une progression Poussin-Delacroix-Manet ?
Et cet Ubu vert, grotesque, seul point coloré dans cette page grise ?
Et…
Multiples questions qui surgissent et ouvrent diverses voies de lecture de ce que dit, ou veut dire, ou ne veut pas dire, C'est le Bordel
Isabelle ROLLIN-ROYER
avril 2014
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